L’Ă©conomie n’est pas une science exacte, c’est un système. Son Ă©tude peut avoir une dĂ©marche scientifique, mais il a existĂ©, et on peut imaginer, d’autres systèmes Ă©conomiques qui ne soient pas fondĂ©s sur la croissance, comme l’est le système dominant actuel. Contrairement Ă la biodiversitĂ©, qui est le sujet d’observation de la scape, notre Ă©conomie ne fonctionne que par sa croissance, alors que la biodiversitĂ© ne fonctionne que par une recherche constante d’Ă©quilibre entre toutes les espèces. La biodiversitĂ© crĂ©e, en permanence, de nouvelles espèces mieux adaptĂ©es Ă leur environnement local et abandonne celles qui le sont moins. C’est l’Ă©volution darwinienne ; mais la quantitĂ© de matière vivante est toujours en Ă©quilibre avec celle de matière disponible. L’Ă©conomie, elle, ne fonctionne qu’en utilisant toujours plus de matière et d’Ă©nergie : elle prĂ´ne la croissance plutĂ´t que l’Ă©quilibre. Ce système permet d’avoir toujours plus de biens disponibles, mais il fonctionne au dĂ©triment de la biodiversitĂ©. Son principal inconvĂ©nient est qu’il n’est pas pĂ©renne. Non seulement la croissance a obligatoirement une fin dans un monde aux ressources limitĂ©es, mais cette croissance est exponentielle : la fin se rapproche de plus en plus vite. On en voit les prĂ©mices lorsqu’un produit vient Ă manquer. Toutes les politiques consistent Ă choisir quels sacrifices doivent Ăªtre consentis pour que cette croissance ne s’arrĂªte pas. Évidemment, chaque humain prĂ©fère que ce soient les autres qui sacrifient. En cela, ils sont tous d’accord !
Car croissance Ă©conomique et croissance dĂ©mographique se nourrissent mutuellement. Notre système Ă©conomique a besoin de toujours plus de consommateurs, de travailleurs et de cotisants pour fonctionner : plus d’actifs pour financer les retraites, plus de salariĂ©s pour produire, plus d’acheteurs pour Ă©couler les biens. La dĂ©mographie est le carburant de l’Ă©conomie de croissance.
La croissance arrive Ă son terme. Il sera d’autant plus violent qu’on tentera de le repousser. Les exponentielles nous dĂ©montrent que la population double Ă chaque pĂ©riode. L’extermination naturelle ou anthropique de la moitiĂ© de l’humanitĂ© ne rĂ©duit pas la population : elle la fait seulement retourner une pĂ©riode en arrière. Si, en moyenne, la population humaine double tous les trente ans, au temps imaginaire d’Adam et Ăˆve, la mort de deux personnes ramenait la population trente ans en arrière. Aujourd’hui, il faudrait Ă©liminer 4 milliards de personnes, tous les trente ans, pour simplement stabiliser une population en croissance continue. C’est mathĂ©matique. Tous les dĂ©cideurs le savent, mais espèrent que cela n’arrivera pas de leur vivant. Les exponentielles prouvent pourtant que si. SAUF, sauf si la croissance s’arrĂªte, comme cela semble Ăªtre le cas. Il semble que les humains retrouvent le rĂ©flexe naturel des populations animales, qui stoppent leur croissance lorsqu’elle n’est plus en Ă©quilibre avec leur milieu. Mais lorsqu’une cause imprĂ©vue modifie brutalement cet Ă©quilibre, l’effondrement est dramatique pour les populations qui ont augmentĂ© exponentiellement, c’est le cas des coraux de la Grande Barrière australienne, et le nĂ´tre. Certains Ă©conomistes affirment que notre civilisation ne peut survivre Ă la dĂ©croissance. Mais elle arrivera bientĂ´t, qu’on l’organise ou qu’elle nous soit imposĂ©e par la nature et les mathĂ©matiques.
Il est plus que temps de rĂ©concilier notre civilisation avec la biodiversitĂ©, pour s’inspirer de son Ă©quilibre, qui Ă©volue sans croĂ®tre depuis 4 milliards d’annĂ©es. Le bonheur, c’est d’Ăªtre heureux de ce que l’on a, plutĂ´t que de ce que l’on voudrait avoir. Nous avons la Terre : nous ne vivrons jamais sur Mars, ni ailleurs.
La biodiversitĂ© nous offre un modèle : elle n’a jamais cessĂ© d’Ă©voluer, d’inventer, de s’adapter, sans jamais augmenter la quantitĂ© totale de matière qu’elle mobilise. Une civilisation pourrait faire de mĂªme : s’amĂ©liorer sans s’alourdir, innover sans consommer davantage.
Plusieurs penseurs ont formalisĂ© cette intuition. Herman Daly, dès les annĂ©es 1970, propose une Ă©conomie Ă Ă©tat stationnaire : les flux de matière et d’Ă©nergie sont maintenus Ă un niveau soutenable, le progrès se mesure en qualitĂ© de vie plutĂ´t qu’en volume produit. Kate Raworth, en 2017, affine cette idĂ©e avec sa « Doughnut Economics » : elle dĂ©finit un plancher social, sous lequel personne ne doit tomber, et un plafond Ă©cologique, au-dessus duquel la planète se dĂ©grade. L’objectif n’est ni la croissance ni la dĂ©croissance, mais de rester dans l’anneau entre ces deux limites. Amsterdam l’a adoptĂ© comme cadre de gouvernance dès 2020.
L’Ă©conomie circulaire va plus loin encore dans l’analogie avec le vivant : rien n’est dĂ©chet, tout est ressource pour autre chose. Plus de flux linĂ©aire, extraire, produire, jeter, mais des boucles fermĂ©es, comme dans un Ă©cosystème.
Ces modèles ont trois points communs : changer l’indicateur de rĂ©fĂ©rence, sortir du PIB pour mesurer le bien-Ăªtre rĂ©el ; faire payer aux biens leur vrai coĂ»t, y compris pour la nature ; et redistribuer plutĂ´t qu’accumuler, car une Ă©conomie d’Ă©quilibre ne supporte pas les inĂ©galitĂ©s extrĂªmes.
Aucun de ces systèmes n’est encore pleinement appliquĂ© Ă l’Ă©chelle d’une nation. Mais tous montrent qu’une autre voie est pensable. La question n’est plus de savoir si la croissance finira, elle finira. La question est de savoir si nous choisirons ce qui vient après, ou si nous le subirons.